Le meilleur déchet reste celui qu’on ne produit pas
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Écrit par La Transformerie
19 octobre 2026
Par : Guillaume Cantin, directeur général de La Transformerie et premier gagnant de l’émission Les Chefs! Et Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED)
Imaginez que l’on vous invite à souper.
Vous discutez entre invité(e)s lorsque votre ami(e) dépose un plat de lasagnes, longuement cuisiné, autour de la table. Votre ami(e) y a mis beaucoup d’amour pour choisir les bons ingrédients, de temps pour cuisiner en espérant passer un beau moment de partage autour d’un repas. Mais avant même de vous servir, il ou elle prend 1/6 du plat et le jette directement à la poubelle.
Seriez-vous choqué(e)? Très probablement.
Pourtant, c’est exactement ce qui se passe au Québec : 16% des aliments comestibles dans notre système alimentaire sont perdus ou gaspillés.1 Chaque année, ce sont ainsi 1,2 millions de tonnes d’aliments qui sont produits sans être consommés et qui à eux-seuls représentent l’équivalent de 4 % des émissions de gaz à effet de serre totales de la province, ce qui correspond à plus que les émissions combinées des secteurs du transport maritime, aérien et ferroviaire au Québec ».2
Dans notre quotidien, c’est l’équivalent de 365 camions-bennes remplis de nourriture qui passeraient sous nos fenêtres… à tous les jours. 365 camions, 365 jours par an. 15 camions par heure. 1 toutes les 4 minutes. Jour et nuit. Sans interruption.
Pourtant, derrière chaque aliment gaspillé, il y a bien plus : ce sont des ressources, de l’eau, des terres, du transport, de l’énergie, du travail humain qui sont aussi gaspillés. Le plus triste dans tout cela n’est pas seulement l’ampleur du chiffre. C’est que, dans une société d’abondance, nous nous sommes habitué(e)s à ce gaspillage alimentaire. En le normalisant, on l’invisibilise et ce qui devient invisible n’est plus ni à notre charge, ni de notre responsabilité.
Dans cette même société, nous regorgeons d’ingéniosité pour récupérer les surplus, les redistribuer3 ou encore les transformer. Ces solutions sont importantes et ont toute leur place lorsque le gaspillage ne peut être évité. En parallèle de gérer les conséquences du gaspillage, si on veut réduire conséquemment le reste des surplus, il faut questionner les causes : pourquoi avons-nous cultivé, transformé ou acheté des aliments qui ne seront finalement jamais mangés?
En ce 19 octobre, se lance la 26ème édition de la Semaine québécoise de réduction des déchets portée par le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED). Et si, par son thème « je réduis, donc je suis », nous décidions de changer de perspective sur le gaspillage et sur l’importance de réduire ce dernier à la source donc de le prévenir?
Prévenir, c’est avant tout comprendre et mesurer le gaspillage alimentaire pour savoir où et quand il se produit dans notre société. C’est, ensuite, se challenger collectivement et changer les pratiques que ce soit, par exemple, en termes de production, de distribution, de consommation. Des études internationales le démontrent : chaque dollar investi en prévention du gaspillage alimentaire peut générer à son tour des économies de 6$ à 14$ selon les organisations.4 Prévenir le gaspillage alimentaire n’est donc plus uniquement un geste environnemental, c’est aussi et surtout une façon cohérente de gérer nos ressources collectives et pour les entreprises et institutions, une opportunité de réduire leurs pertes financières. À ce sujet, Valérie Simard prenait en exemple concret le projet que mènent La Transformerie et Santé Québec Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal–Universitaire dans son dossier « Un remède contre le gaspillage alimentaire » paru la semaine passée dans les colonnes de La Presse.
Le Québec vient de vivre une campagne électorale : nous avons entendu parler de coût de la vie, de gestion des finances et institutions publiques, d’agriculture locale, de santé, de sécurité et de souveraineté alimentaires. Le gaspillage alimentaire se trouve à l’intersection de plusieurs de ces enjeux et le prévenir constitue un levier économique et environnemental important pour le Québec et son avenir. Un des exemples concrets a d’ailleurs été le sujet du dossier « Un remède contre le gaspillage alimentaire » de Valérie Simard dans les colonnes de La Presse la semaine passée.
Alors, en tant que société aimant partager un bon repas autour d’une table, osons poser les questions suivantes à celles et ceux qui aspirent maintenant à gérer le Québec : sommes-nous réellement prêt(e)s à faire de la réduction à la source lorsque l’on parle de gestion des matières résiduelles? Sommes-nous prêt(e)s à régler le problème du gaspillage alimentaire? À mieux mesurer ce que nous gaspillons? À nous donner des objectifs et des directions claires? À soutenir les institutions et organisations qui agissent déjà? À faire de la prévention le réflexe numéro 1 pour s’attaquer aux causes du gaspillage et réduire les surplus?
Le gaspillage alimentaire n’est pas une fatalité, mais nous devons collectivement ouvrir les yeux sur ce problème, le rendre visible pour en saisir son vertigineux impact. Et, dans un monde d’optimisation et de performance constante, accepter de prendre une pause pour observer un des 365 camions-bennes qui passe devant chez nous en se disant que le meilleur déchet est encore celui qu’on ne produit pas.
[1] RECYC-QUÉBEC, Étude de quantification des pertes et gaspillages alimentaires au Québec, 2022.
[2] https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/citoyens/mieux-consommer/gaspillage-alimentaire/
[3] Selon le même rapport de RECYC-QUÉBEC, 2% des des aliments comestibles en surplus, perdus ou gaspillés
sont destinés à la récupération et la redistribution et 3% sont destinés à un réemploi en alimentation humaine.
[4] Champions 12.3 (2017), The Business Case for Reducing Food Loss and Waste